accident dans la montagne

Le Covid-19, super-accélérateur de l’effondrement

EDITO – “Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire”. Ces mots écrits par Michel Houellebecq dans une lettre confinée, m’ont inspiré cette question : si tout est plus pire, l’effondrement viendra-t-il plus tôt ? Par Jacques Tiberi, rédacteur en chef 

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Commençons par le commencement : qu’est-ce que l’effondrement ?  Ce n’est pas une apocalypse. Non. C’est un processus long qui vient affaiblir, fissurer et finalement briser les 4 piliers du système techno-industriel dans lequel nous vivons.

Les 4 piliers fêlés du système

Nous marchons sur 4 pieds d’argile :

  • Les ressources naturelles (climat, biodiversité, agriculture, réserves d’énergies fossiles…)
  • L’économie financière (ou “capitalisme financier”)
  • L’Etat de droit (qui protège le citoyen de la loi du plus fort)
  • Les réseaux de distribution (eau, électricité, essence, transports, retrait des déchets, commerces de proximité, réseau hospitalier…)

Je vous l’accorde, ce portrait du système est très imparfait. Mais il permet de comprendre en quelle mesure l’effondrement était déjà engagé, bien avant l’arrivée de ce coronavirus. 

D’abord, le pilier des ressources naturelles était déjà profondément fissuré par le dérèglement climatique, la 6ème extinction de masse, le pick oil, etc… je ne vous fait pas un dessin. Mais pour en savoir plus, je vous donne rdv sur notre F.A.Q du collapse.

Ensuite, le pilier de l’économie financière était déjà très fragilisé depuis la crise de 2008 : il survit désormais sous perfusion d’argent public via les recapitalisations, le quantitative easing et des taux d’intérêt au plus bas. 

Quant au pilier de l’Etat de droit : il est attaqué depuis 2001 par les lois anti-terroristes et les réformes pénales qui pérennisent des droits d’exception liberticides.

Enfin, si les réseaux de distribution ont bien tenu durant la crise (les fameux “emplois essentiels” applaudis chaque soir), il sont de moins en moins capables de tenir des chocs, faute d’investissements publics et privés. La profonde crise de l’hôpital public en est un signe majeur. Mais l’état de notre réseau ferré ou de nos centrales nucléaires n’est malheureusement pas meilleur. 

C’est alors que la crise du Covid-19 a asséné un coup brutal à chacun de ces piliers.

Désormais, la question est : quels piliers nos gouvernants choisiront-ils de consolider… ou de laisser s’effondrer ?

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Désolé, mais there is (vraiment) no alternative

La réponse à cette question est déjà connue : priorité sera donnée à l’économie financière. Pourquoi ? Parce que c’est le choix que les Etats ont toujours fait, comme le montrent Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, dans leur essai, (ironiquement) intitulé “Cette fois, c’est différent : huit siècles de folie financière” (2010).

Ce choix est un “non-choix” : le système bancaire est “too big to fail“. On ne peut le laisser couler. Il n’est pas question, pour les Etats, de se mettre en défaut de paiement (refuser de rembourser ses dettes).

Le mauvais exemple islandais : En grandes difficultés suite à la crise des subprimes de 2008,  l’islande a décidé de ne pas rembourser certaines créances contractées auprès de banques spéculatrices. Mais il y a peu de chances que les mesures appliquées par un pays de moins de 400 000 habitants situé hors de l’Euro puissent être appliquées par un Etat comme la France ou l’Italie sans provoquer un maelström financier. Pour comprendre ce qui pourrai concrètement nous tomber dessus, jetez un coup d’œil au cas Libanais qui est entré en défaut de paiement d’1,2 milliards (seulement) en Mars 2020… et a immédiatement vu ses banques nationales prendre des mesures draconiennes.

Filons quelques métaphores, voulez-vous ?

Le capitalisme financier est un casino (selon la formule de l’économiste Keynes), où les perdants (Etats et entreprises) sont renfloués par “la maison” (les banques centrales et privées). Ainsi, sauver les banques, c’est sauver le cœur du capitalisme et donner une chance à l’économie de repartir, grâce à l’endettement.

Autre image, lancée cette fois par Pablo Servigne : ce krach sanitaire serait une “crise cardiaque du modèle industriel globalisé“.

Et face à cet infarctus, l’Etat-urgentiste va nécessairement au plus pressé : massage, bouche à bouche, électrochoc… jamais il ne pensera à en profiter pour réaliser une transplantation cardiaque aussi hasardeuse qu’inutile sur le moment.

Cessons ici les métaphores.

Disons simplement qu’il s’agit de sauver la système. Pas de le changer.

Comme l’explique l’économiste Emmanuelle Auriol : “Nous essayons de sortir de la crise pour que tout revienne à la normale. Nous n’essayons pas du tout d’adopter des trajectoires différentes. Nous sommes face à une gestion très classique de la chose.”

Par “gestion classique”,  il faut comprendre que nous continuerons à rembourser la dette publique. Qu’importe si elle atteint 200 ou 300 % du PIB : la France ou l’Allemagne ont déjà connu de tels chocs après la seconde guerre mondiale. Pour s’en sortir, nous demanderons à nos créanciers une petite “coupe de cheveux” (ou “hair cut” ), c’est-à-dire l’annulation de certaines créances, comme le fit la Grèce en 2011.

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La grande accélération

Paradoxalement, c’est justement cet immobilisme qui accélérera le collapse. 

Dans le “temps d’après”, tous les processus délétères qui étaient à l’œuvre avant la crise Covid-19 seront à nouveau mis en branle, avec souvent plus de vigueur qu’auparavant.

Dans un premier temps, le déconfinement coïncidera avec un redémarrage de l’activité industrielle et donc des activités destructrices des ressources naturelles. Des activités d’autant plus destructrices que les Etats ne pourront plus se payer le luxe d’imposer d’imposer à leurs industries meurtries de contraignantes normes protectrices de l’environnement. Comme le démontre Clément Fournier, de Youmatter (un média sur la transition verte) :  l’écologie, c’est un truc de pays riche et bien portant.

En même temps, les Etats entreront dans une nouvelle phase de réduction de la dépense publique afin de rembourser leurs créanciers. Une orientation déjà annoncée par le gouverneur de la Banque de France, entre autres.

Et ne comptez pas sur un remboursement indolore de la dette publique grâce à l’inflation ou sur un super-ISF. Il y a peu de chances que ces deux solutions – utilisées en Europe à la sortie de la seconde guerre mondiale et récemment évoquées par l’économiste Thomas Piketty – soient retenues par les gouvernements européens, pour des raisons à la fois techniques et idéologiques.

Il faut donc s’attendre à la poursuite du désengagement des Etats au détriment de la qualité des réseaux de distribution (privatisations, désinvestissement). Une politique qui accélérera la hausse des “inégalités d’accès aux ressources” selon les termes d’Anne Rumin de l’Institut Momentum, voire à une “rupture dans la chaîne alimen­taire“, que craint Yves Cochet.

Ceci pourrait provoquer des émeutes (déjà redoutés par les autorités), réprimées par des forces de l’ordre lourdement armées et aux pouvoirs décuplés. Oui, notre Etat de droit est bien fragile : le confinement n’a duré qu’un mois et déjà certains juristes s’inquiètent d’une transformation de la France en Far West. Quant à la confiance dans les applis de tracking des malades (type StopCovid)… sachez simplement qu’elle a déjà été détournées en instrument de surveillance massive de la population par le gouvernement de Singapour.

D’ailleurs, je ne résiste pas à l’envie de vous livrer un passage du cultissime roman 1984 de Georges Orwell : “Pour des distances inférieures à 100 kilomètres, il n’était pas nécessaire de faire valider son laisser-passer, mais, parfois, des patrouilles traînaient dans les gares, qui examinaient les papiers (…) et posaient des questions gênantes.” Cela vous rappelle quelque chose ? 

C’est dans ce contexte assez malsain, que des chocs climatiques prévisibles (canicule cet été, sécheresse en Europe centrale, tempêtes l’hiver prochain…) pourraient bien provoquer une boucle de rétroaction. Autrement dit, un cercle vicieux de crises répétées.

Concrètement ?

Crise sanitaire, économique ou climatique (ou les 3) ➡ récession ➡ hausse des dettes ➡ moins d’Etat ➡ plus d’inégalités ➡ réseaux fragilisés ➡ davantage d’émeutes ➡ moins de libertés… et ainsi de suite, jusqu’au chaos, jusqu’à l’effondrement. C’est un fait : quand on soumet un organisme à des chocs violents et répétés, il meurt.

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Une raison d’espérer… ou pas

Sur ce tableau noir, certains tentent de dessiner un scénario alternatif. Celui d’une grande reconstruction verte incarnée par la Convention citoyenne pour le climat portée notamment par Cyril Dion, l’improbable litanie des 100 formules onctueuses promues par Nicolas Hulot lors de son opération #LeTempsEstVenu lancée tous azimuts, ou le programme politique “Retour sur Terre” cosigné, entre autres, par Dominique Bourg et Pablo Servigne.

Des projets de transition, des green new deal, adossés à une forme de revenu universel (ou Revenu de Transition Ecologique, selon le concept de Sophie Swaton). Il permettrait à chacun d’entrer progressivement en autonomie, de prendre le temps de se former à produire sa nourriture, à changer de métier, à porter des projets low-tech.

Dans le même temps, ces initiatives appellent à une réorganisation territoriale au sein de bio­régions : de larges territoires dessinés en cohérence avec leur écosystème. On y crée et partage l’énergie, la nourriture, les biens et les services, dont les habitants ont besoin. Autrement dit : des communautés autonomes.

Des projets radicaux, décroissants, fédéralistes, solidaristes et low-tech, à rebours des rêves techno-solutionnistes financés par la plupart des Etats européens (jetez un œil au site de la Banque Publique d’Investissement, vous y découvrirez leur idée monde d’après).

Alors, verra-t-on bientôt naître un Parti Collapso prêt à conquérir l’Elysée en 2022 ? Il paraît que rien n’arrête une idée dont le temps est venu… moi qui croyait que lorsqu’un système courait à sa perte, il était inutile de se battre contre lui : il fallait simplement arrêter de le nourrir.

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