architecture et résilience

Jean Leclercq, architecte du monde d’après : “j’ai développé une foi dans un avenir incertain.”

Que faire d’une station de ski où la neige ne tombe plus ? La réponse de Jean Leclercq, véritable architecte de la résilience, nous en dit beaucoup sur le monde d’après. 

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Nous sommes en 2050 dans la Vallée de Briançon. Sur la station de ski de Serre-Chevalier, la neige ne tombe plus. “Serrecheu”, comme disaient les happy fews qui venaient y passer les vacances d’hiver, n’est plus qu’un souvenir. L’or blanc a fondu, et avec lui les promesses des investisseurs technosolutionnistes et “cornucopiens”… porteurs de l’idéologie de la “corne d’abondance”, de la foi dans des ressources infinies et de projets de resorts luxueux recouverts de neige synthétique.

C’est dans ce cadre que l’architecte Jean Leclercq a forgé son projet “Après-Ski”. Une tentative de “rendre compte graphiquement du monde d’après” et d’illustrer un futur à rebours du récit capitaliste. Ce récit qui “ne tient que par la prophétie auto-réalisatrice de la croissance : on croit qu’il va y en avoir, alors on investit, et l’investissement permet la croissance et ainsi de suite, jusqu’à ce que…” 

Jusqu’à ce que le puit (de pétrole) que l’on croyait sans fond se tarisse. L’exemple du béton est symptomatique à ses yeux : dans les années 50, “on se croyait dans un monde infini, où le béton se trouvait en quantité illimitée. Mais aujourd’hui, on se rend compte que nous allons manquer de sable… que la production de béton émet près de 7 % du CO²”, et “qu’à force de chercher des solutions technologiques”, les ingénieurs ont oublié des principes séculaires qui permettaient aux constructions anciennes d’être bien plus efficaces qu’aujourd’hui, notamment en terme de déperdition énergétique.

Ode à la frugalité

Avec “Après-Ski”, l’architecte, fraîchement diplômé de l’École d’architecture de Paris-Belleville, s’est mis dans la peau d’un collapso qui “fait le pari de l’effondrement”. 

L’effondrement : “un mot que les collapsologues ont mis une intuition, un pressentiment que j’avais acquis durant mes études d’économie et auprès de mes profs d’architecture”. Il évoque notamment Françoise Fromonot, cofondatrice de la revue Criticat, qui s’est attachée, pendant 10 ans, à critiquer les transformations de l’environnement construit. Et surtout Armand Nouvet, dont l’architecture “utilitaire et critique”, a guidé sa démarche.  

L’intuition que “l’on glissera doucement vers une décroissance forcée, vers une société moins productiviste, moins technique, moins riche, peut être vers la fin de la paix sociale”. Pour autant,  l’architecte ne crois pas que nous reviendrons aux conditions de vie du 19è siècle. “Ce que nous avons appris durant la grande accélération technique des 50 dernières années va laisser des traces“. Et tant mieux ! “Car nous avons tout intérêt à mêler la tradition à la science, qui permettra d’optimiser les techniques low tech post-effondrement”. 

Il a pensé “Après-ski” comme une ode à la frugalité, inspirée des écrits de l’historien Yuval Noah Harari, auteur de l’excellent Homo Deus : une brève histoire de l’avenir. Il a voulu  dessiner un “futur désirable”, prenant le contre-pied de l’écologie punitive qui “ne fait qu’imposer des contraintes – pas de viande, pas de voiture – et ne donne pas envie”. 

À ses yeux, même si nous perdrons un certain confort matériel, nous profiterons d’une reconnexion avec la nature, d’un autre rapport au temps et aux choses. Et puis, “l’effondrement progressif forcera tout le monde à réapprendre des savoirs-faire ancestraux qui reviendront avec l’échange et la pratique. On redécouvrira les gestes de nos grands parents qui savaient réparer leur voiture, leur lave linge, construire en bois ou en torchis (terre-paille). On bouchera les fenêtres creusés au Nord, on retrouvera naturellement des savoirs ancestraux oubliés”. Une vision optimiste, inspirée par les travaux de Matthew Crawford, ex-intello dans un think tank à Washington reconverti dans… un atelier de réparation de motos après un nervous breakdown. Ses livres (Éloge du carburateur et Contact pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver) furent des best-sellers et restent des bibles pour les collapsos. 

Cheval de Troie collapso

Le coup de génie du projet Après-Ski, c’est d’avoir pensé des construction adaptées à la civilisation techno-industrielle… mais capables de trouver une nouvelle utilité une fois l’effondrement venu ! 

Un genre de bâtiment “cheval de Troie”, capable de transformer cette station de ski pour urbains friqués, en communauté résiliente. Malin ! 

Transformation du bâtiment
Un bâtiment, trois utilités !

Problème : 99 % de ce genre de travaux “alternatifs” finissent dans les tiroirs de profs de fac, car “la recherche en architecture n’est pas très prospective”. Pourtant, selon Jean Leclercq, nombre de ses jeunes collègues s’intéressent à ces questions. 

Il serait grand temps de comprendre qu’un des rôles de l’architecte est “de représenter les choses qui n’existent pas encore”, d’alerter sur des crise à venir et “rendre désirable un futur possible”, tout comme le cinéaste, le journaliste ou l’écrivain.

Et sinon, où se voit-il dans 20 ans ? 

Le métier d’architecte aura certainement disparu dans sa forme actuelle” prévient-il. Il lui faudra être aussi maçon ou menuisier, selon le contexte et les matériaux locaux. “Les architectes devront savoir faire de leurs mains. Heureusement, c’est mon cas !”.