Christmas dystopie : à quoi ressemblera Noël en 2029 ?

Récit : cadeaux faits maison, spectacle communautaire et teuf flexitarienne. Mon idée d’un Noël «  en mode collapso  ». 

Le Noël 2020 aura beau avoir été pourri, il y a quand-même fort à parier qu’en 2029, certains célébreront encore cette fête ancestrale.

J’ai tenté d’imaginer ma soirée de Noël dans le monde d’après l’effondrement, entouré de mon épouse, mes trois gosses, du chat et peut-être de quelques membres de ma communauté autonome. Le décor  : une maison normande, à quelques encablures de Bernay, dans l’Eure.

En cette soirée du 24 décembre 2029, vers 18 heures, nous avons tous profité d’un spectacle au village. Une comédie musicale jouée par des membres de la communauté. La préparation de ce spectacle les a occupés une bonne partie de l’automne. C’était féerique pour les enfants. Nous avons regardé le show en partageant des marrons chauds, achetés au marchand ambulant avec quelques Rollons (notre monnaie locale), puis, nous sommes rentrés à la maison pour nous faire beau et dresser la table. Pendant ce temps, une poignée d’adultes armés se sont relayés pour monter la garde le long du chemin de ronde. Cette période de fêtes est propice aux intrusions et aux attaques. Nous devons rester vigilants.   

L’ambiance et la déco

Il ne fait pas si froid dehors, entre 5 et 15°C, mais on a quand même lancé le poêle à bois qui trône dans la cheminée. Sa porte est laissée ouverte, pour entendre le feu crépiter. Comme à son habitude, Ratapoil – un vieux chat roux – pionce sur un des sièges qui encadrent l’âtre. Sur le haut du poêle, on a posé les pelures des clémentines qui poussent dans la serre. Leur odeur embaume la maison.

J’ai sué une bonne heure sur le système de dynamo à pédales du voisin pour recharger la batterie d’un iPhone, qui, même s’il n’y a plus d’internet, reste une énorme banque de données (films, musiques, livres) dont je profite, de temps en temps. Ce soir-là, j’ai lancé la playlist “spécial Noël”, à base de Tino Rossi, de Pavarotti et de Michael Bublé, of course

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Dans le salon et la salle à manger, la décoration est minimaliste et D.I.Y  : des pommes de pin rouges, blanches, vertes et jaune, peintes par les enfants, des feuilles de houx par-ci par-là, des rubans colorés, des guirlandes de papier, des bougies à la cire d’abeille fabriquées par les abbés du Bec-Hellouin (dont le le nombre a presque triplé en vingt ans ! Le collapse à fait naître de vocations religieuses, pour le meilleur et pour le pire). J’ai aussi mis-en-scène quelques santons de Provence ébréchés qui me viennent de ma famille, et dont les métiers, les histoires et parfois même les allures ressemblent étrangement à celles des gens de la communauté !

Sur les carreaux des fenêtres, les enfants ont dessiné des personnages et des animaux, à la peinture à l’eau ou avec du blanc de Meudon, habituellement utilisé au jardin et qui donne ici un effet “neige” très convainquant !

En guise de sapin – utilisé depuis l’antiquité pour symboliser la continuité de la vie, malgré l’hiver – nous avons de belles couronnes de branches de Mélèze, de houx et de laurier, savamment décorées avec de vraies pommes de nos arbres et des gâteaux secs confectionnés en famille… comme avant l’invention des “boules de Noël” par les verriers Vosgiens du 19è siècle. Ces couronnes sont accrochées aux poutres de la maison et au plafond, comme aux 17è et 18è siècles.

Difficile pour nous de sacrifier un sapin entier. Nous n’en avons pas d’assez jeune et je préfère préserver les grands pour le bois de chauffage ou la construction. Ce printemps, j’ai planté une haie de sapins. D’ici quelques années, nous auront un “vrai” sapin, comme avant.

Malheureusement, je ne suis pas parvenu à construire un sapin de bois et de tissu. Et il nous manque une machine pour couper précisément et poncer le bois. À la mains cela m’aurais pris des mois !

On passe à table  !

Nous sommes tous réunis autour de la grande table de merisier, recouverte d’une belle nappe de lin gris tissée il y a quelques années dans la dernière usine de lin Normande, à 50 km de chez nous. D’habitude, on s’éclaire avec deux lampes et quelques bougies. Mais, ce soir, toutes les lumières de la salle à manger sont allumées : l’éolienne n’a pas cessé de tourner de la journée grâce au vent d’Est et les batteries sodium-ion sont pleines.

Tout le monde s’est “fait beau”  : une robe et un cardigan pour les filles, des chaussures cirées et une cravate sous le gilet pour les garçons. Les coiffeurs ont fait le tour des maisons du village avec leurs ciseaux, pour apprêter les dames… et les messieurs ! En échange, ils ont reçu poulardes, terrines, pieds de cochons, butternut… ils ont de quoi tenir tout l’hiver !

On a sorti de la jolie vaisselle, fragile, réservée aux grandes occasions. Mais les verres et les couverts sont les mêmes que tous les jours.

Le menu est simple  : peu de choses, mais tout est fait maison et de qualité. Selon la coutume, le repas mêle nourriture de la mer, de la terre et de l’air.

Entrée 

Huîtres de l’Authou (une rivière du coin, je suis allé les récolter moi-même à 5 km de là. Une demi-journée aller-retour à dos de mule sous le pluie !).

Œufs durs “marbrés“, mayonnaise. Facile et chic.

Plat

Pour les parents

Boudin noir aux pommes (au village, quelques jours avant Noël, on a tué les cochons avec l’aide du boucher et il ne faut pas gâcher le sang frais ! Sorry pour les végés !)

Accompagnement

Poêlée de pommes de terre de potager, châtaignes glanées dans le bois.

Pour les enfants

Empanadas aux lentilles et œufs cuits dans le grand four collectif et réchauffés sur le poêle. Palets croustillants de légumes du potager, avec lardons et pommes au four.

Fromage

Fromage de chèvre (le voisin troque son lait contre des coups de main à la bergerie) servi avec une salade frisée du potager, de l’ail des ours ramassé en forêt et des noisettes torréfiées de nos arbres.

Boissons

Vin du coin (depuis que nous avons pris +2°C la vigne se plaît bien ici et des viticulteurs Bordelais sont venus s’installer avec des pieds de cabernet franc. Un verre de Calvados fait par le Maire du moment (chaque année nous changeons de Maire après tirage au sort). En apéro : une cervoise (bien plus simple à fabriquer qu’une bière).

Pour les enfants : du jus de pomme et du sirop de coing à l’eau.

En dessert  :

Clémentines de la serre (elles ont un gros succès auprès des voisins, et on en troque beaucoup contre des services !)

Gâteau yaourt-banane (car oui, nous avons un bananier qui pousse contre le muret Sud de la propriété, et qui abrite un caféier, ma nouvelle passion depuis que le chocolat est devenu aussi cher de du caviar).

C’est l’heure de faire la fête  !

Le repas terminé, tout le monde se retrouve autour du piano. On chante des chansons, on rit, on danse, l’alcool fait son effet. La fatigue aussi.

En guise d’histoire du soir, assis devant le feu entouré des enfants, je (re)lis, comme chaque année, le Conte de Nöel de Charles Dickens, publié en 1843. On y parle de la cruauté de la vie, mais surtout de générosité, partage, bienveillance et fraternité.

Pendant cette longue lecture, les enfants se sont endormis. Mais ils ont eu le temps de déposer leurs souliers devant la cheminée. Allez, au dodo  !

Epuisés, mon épouse et moi profitons de quelques minutes de silence devant le feu mourant, à boire une tisane sucrée au miel. Cet or liquide est rare, mais nous avons eu la chance de recueillir, l’an dernier, un couple d’apiculteurs dévoués qui a fuit Evreux après une énième émeute de la faim. Ils occupent une grande maison à l’entrée du village, hébergés par un papé qui n’a plus toute sa tête et dont ils s’occupent au quotidien.

Les cadeaux, les cadeaux  !

Le lendemain matin, au pied du poêle qui chauffe et gronde, les gamins découvrent, avec joie, des cadeaux tant demandés et attendus – chacun a écrit sa lettre au père Noël depuis septembre, le temps de nous permettre de confectionner ou de trouver ces présents.

Il y a là une nouvelle chaîne pour le vélo de ma grande – privée de biclou depuis 6 mois, elle était condamnée à utiliser une vieille trottinette.

Des vêtements aussi  : chaque année, les gosses reçoivent des pyjamas neufs, des écharpes ou des sous-vêtements… selon leurs besoins du moment. Cette année, à la demande de mon fils, j’ai aussi taillé dans du bois trois wagons et deux rails, pour les raccrocher à son train.

Pour ma fille  : une nouvelle Reine de jeu d’échecs, aussi taillée dans le bois du chêne (la précédente a disparu. Je soupçonne la grande, un peu jalouse, de l’avoir enterrée dans le jardin).

Il y a aussi une corde à sauter en chanvre, troquée à la mémé qui habite au bout de la sente, contre une journée de travail sur son toit. En, enfin, une jolie boussole, que mon épouse a achetée à un marchand ambulant venu d’une communauté voisine. Il lui en a coûté quelques Rollons, la monnaie locale qui a court en Normandie depuis la chute du Franc, emporté par l’hyperinflation provoquée par la disparition de l’Euro. 

Ces cadeaux ne sont pas emballés, mais placés un tissu noué, façon furoshiki.

Normalement, il ne devrait y avoir de cadeaux que pour les enfants. Mais, ma femme ne peut s’empêcher de m’offrir des vêtements neufs… et moi de lui confectionner un savon ou une crème avec les roses du jardin (pour ma part, je n’utilise plus de savon depuis longtemps).

Pour le petit déjeuner, on boit de la chicorée et les enfants se disputent les pâtes de coing et on a – exceptionnellement – de la brioche ! Ra-ri-ssime !   

Traveling arrière, fondu au noir, the end.

Qu’en dites-vous ?  “Quelle tristesse !” ou “Quelle joie !”… Voilà un bon conversation starter autour de la table de Noël !