J’ai lu « Vivre sans ? » (institutions, police, argent) de Frédéric Lordon et j’en ai gros sur la patate !

Des ZADs au Comité invisible, l’imaginaire du « Vivre sans » (État, police, argent…) s’impose dans l’ultra-gauche qui crie son dégoût pour toute forme d’institution, et appelle à la fuite, à la désertion vers des communautés autonomes. Une idée partagée par beaucoup de collapsos et que Lordon, inspiré par Spinoza, considère comme un fantasme, condamné à l’échec. Une lecture intense, dont je partage beaucoup des vues, mais dont je n’accepte pas la conclusion !

Un an que ce livre traînait sur mon étagère. Un an que je n’osais pas le lire, sachant ce que j’y trouverai… Et que cela me donnerai l’irrésistible envie de répliquer ! Mais, étant en pleine rédaction de mon guide, je ne voulais pas tenter le diable ! Le guide étant sorti, j’ai enfin pu m’y coller ! Et ça commence mal. Moi qui pensait avaler le bouquin en quelques jours, dans le train ou OKLM devant le poêle… Je me trouvais fort dépourvu devant un style assez hermétique. Un exemple ? Voilà : « Comme chez Agamben, il y a cette étonnante tonalité lapidaire dans le discours néo-orphique ». Heureusement, à partir de la centième page, Lordon se détend, lâche la bride et devient tout à fait pédagogue. Ouf !

Lire aussi : « Le seul futur viable pour l’humanité, c’est une vie écologique hors des grandes villes ». Entretien avec Guillaume Faburel

Inutile de réinventer l’eau tiède !

Pour commencer, Lordon va battre en brèche, un à un, les appels des anarcho-zadistes à détruire toute forme « d’institution ».

Le raisonnement du philosophe est simple : les collectifs autonomes fonctionnent selon les mêmes mécanismes que l’Etat ; mais avec d’autres moyens. On retrouve toujours à l’oeuvre un même principe : l’impérium, autrement dit la puissance de la multitude (podentia multitudinis).

L’impérium s’exprime à travers l’action de la police, des corps constitués, du regard des autres. Lordon parle aussi de la « force prescriptrice du collectif » et donne des exemples.

Ainsi, les zadistes ont beau supprimer les « forces de l’ordre » et les juges, ils vont recréer une police : « gérer au coup par coup chaque menu délit est épuisant. On en revient vite à recréer un « groupe chargé de résoudre les conflits ».

Le philosophe ajoute : « Il y a de la police en toutes les occasions où le collectif s’interpose dans un conflit ». Bref, en croyant fuir l’institution, on s’en prive. Et elle nous manque. Et ce manque conduit à sa re-création… parfois en pire. Exemple : les réseaux sociaux. D’abord espace de liberté totale, puis soumis à une régulation algorithmique cachée, puis à une régulation verticale via une véritable police de la pensée 2.0.

Finalement, il y aurait bien des formes indépassables de gouvernance des communautés humaines. Chose que Spinoza a confirmé dès le XVIIè siècle. Inutile de réinventer l’eau tiède ! Abandonner, non. Améliorer, si ! D’ailleurs, la police zadiste reste alternative, en ce qu’elle n’impose pas de prison, imagine des peines intelligentes et s’applique à réhumaniser la justice. En résumé, ne dites pas LES institutions c’est de la merde. Mais CES instituons (capitalistes, vieillottes, bourgeoises…) sont de la merde.

La tentation de la capture

Autre axe important de sa réflexion : celle du détournement (actuel) des institutions par une caste.

Lordon écrit : « L’institution séparée du collectif qu’elle sert, ne sert plus que son propre intérêt et cultive ses propres travers ». On le voit dans la répression du mouvement des Gilets Jaunes : la police ne s’interpose plus entre les victimes et les malfaisants, mais entre la population et les représentants de l’Etat. « Dans l’Etat du capital, écrit-il, la police assure le gardiennage de la domination du capital. » À la fin du livre, l’auteur précise sa pensée, expliquant que les institutions qui « cristallisent la force du collectif » (police, justice, Parlement), sont « un objet de tentation permanente, la tentation de la capture pour tous les groupes qui veulent mettre la puissance de la multitude [à leur service]. »

Un propos proche de celui du philosophe Alain, qui porte à croire que l’unique solution serait de se débarrasser de ces formes d’institutions, afin de briser la « malédiction » qui les touche. C’est, si j’ai bien compris, ce que Lordon nomme « la démédiatisation maximale des institutions ».

Concrètement, ça veut dire quoi ? Cas pratique : quand le gendarme est connu de tout le monde, qu’il fait partie intégrante de la communauté… Il ne peut pas se comporter comme un flic bourguignon parachuté dans la bac du 93, et où il n’est qu’un outil bureaucratique.

Si je tire un peu ce fil, je dirais que le flic parfait n’est pas un gendarme professionnel, mais un membre de la communauté assigné à cette tâche pour une période limitée. Un principe inspiré par l’exemple des communautés Rojava et Chipias que Lordon site souvent. Il s’agit de fédérations de communautés autonomes (PAYS), dont les délégués changent sans vote, par tirage au sort, évitant ainsi toute forme de captation du pouvoir. L’autre grand intérêt de ce chapitre est de rappeler que « les fonds de cuve de l’âme humaine c’est pas joli-joli, en tout cas peu susceptible de soutenir une anthropologie à fleurs. ». Bref, « la part mauvaise de l’homme existe » et qu’elle reste « un problème politique ». Voire même LE problème politique majeur.

Pourtant, quelques pages plus loin, Lordon affirme que « l’utopie horizontaliste est toujours déçue. » Autrement dit : nous avons besoin d’être gouvernés par le haut (verticalité). Nous avons besoin d’un arbitre pour trancher et concilier les intérêts hétérogènes. Oui mais quel arbitre, et sous quelle forme ? J’y reviendrai.

Du communisme au communalisme

Dans le chapitre consacré à la vie sans argent (et donc sans économie), Lordon distingue trois modèles : celui du don, celui du marché et celui de la « concentration redistribution » (le communisme).

Il évoque notamment le principe d’un « salaire à vie » (pour essayer de comprendre de quoi il parle, je vous propose de lire cet article de la revue Balast. Armez vous d’antalgiques et n’oubliez pas qu’un économiste marxiste sur 2 n’est pas d’accord avec cette théorie). Il imagine un modèle sans employeur, ni possesseur du capital. Sans banque non plus, remplacées par des « caisses mutuelles d’investissement » qui prêtent sans intérêt.

Pour autant, il n’appelle pas à supprimer la monnaie, expliquant qu’elle est avant tout un intermédiaire de la violence des rapports sociaux… Et qu’elle évite donc les rapports de force.

« Il ne faut pas se leurrer, écrit Lordon, le don/contre-don ne couvrira que des échanges de biens ou de prestations élémentaires ».

En finir avec les « technologies dorlotantes »

Ce chapitre sur l’économie est très inspirant. J’en tire la réflexion suivante : nous devons redéfinir la notion de progrès. Actuellement, ce qu’on nomme progrès est le rejet d’une vie « simple, dure et fruste ».

Ce progrès nous a rendu dépendants de « technologies dorlotantes » et nous condamne à une « impuissantisation indivduelle et collective ». Lordon écrit : « Je pense à des choses extrêmement concrètes : être capable de travaux élémentaires comme faire du carrelage, de la plomberie ou de l’électricité chez soi, être capable de réparer soi-même son vélo. (…) Je me souviens d’une époque où des gens, sans doute pas tout le monde, pouvaient réparer eux-mêmes leur voiture. L’opacité de l’électronique automobile est faite exprès pour déposséder les gens de leur capacité. Mais on pourrait certainement dire des choses semblables en matière de première médecine (…). On rêverait de cette école étendue qui apprendrait aussi ces choses-là. »

Pour parvenir à penser le monde d’après nous devons imaginer « un autre régime de désirs, décentré de l’acquisition de biens matériels » et orienté vers la « mutualisation communaliste des biens » (je m’intéresserai bientôt à ce concept de communalisme).

Autrement dit, plutôt que la fuite d’une vie pénible, le progrès doit devenir l’expression d’un désir positif commun. Pour imaginer le monde d’après, nous devons imaginer des futurs désirables, que Lacan nommait « fixions », en mêlant les notions de récit (fiction) et d’objectif (point de fixation). Mais sur quelle base construire ces futurs désirables ? J’en propose une : garder le meilleur du monde d’avant et renoncer au pire. Et toute la question politique sera de tracer la ligne entre le meilleur et le pire. Et, pour ce faire, nous aurons besoin d’institutions.

J’ai beaucoup apprécié les pages où Lordon démontre pourquoi voter Mélenchon ne sert à rien. « La vacuité d’un vote Mélenchon » écrit-il. Un vote immédiatement sanctionné par les marchés financiers et les banques centrales qui couperont les mains du nouveau pouvoir. Il écrit : « le dépouillement [des voix] ne serait pas terminé que la crise financière apoplectique serait déjà ouverte, et le nouveau gouvernement prendrait ses fonctions K.O debout avant même d’avoir pu esquisser le moindre geste. » Rappelez-vous le grec Tsipras.

Le collapsonaute vu comme un passager clandestin

Lordon évoque à plusieurs reprises les « communautés autonomes » et marginales (zadistes, survivalistes, collapso) qu’il regroupe sous le terme symbolique des « gens des cabanes ». Lorsqu’il en parle, c’est pour dénoncer leur comportement de passager clandestin.

En effet, Lordon écrit : « Si la désertion de certains a pour condition cachée que (…) la plupart (…) demeure dans le capitalisme à produire des choses auxquelles nous ne pouvons renoncer (livres, médicaments, ordinateurs, outils…), je ne pense pas que ça fasse une solution satisfaisante. »

Plus loin, il ajoute : « ici, c’est la solution de la fuite, ou de la désertion, que je barre. Non pas qu’il ne faille pas prêter attention aux phénomènes de décrochage. (Notamment ceux des) cadres, étudiants de grandes écoles, toutes ces personnes qui forment normalement le socle de l’ordre, qui sont dorlotés par l’ordre, mais à qui l’ordre a fini par se rendre haïssable. Toutes ces défections, c’est assez impressionnant en soi, encourageant aussi. Mais je ne crois pas que (…) ça suffise à nous donner une forme politique complète, qui consisterait, selon le modèle de la destitution, en une gigantesque fuite. »

Et de conclure : « La cabane, c’est le lieu où vont se cacher les intellectuels qui ne veulent pas avoir à connaître de la violence de l’histoire quand il s’agit de renverser un ordre de domination. »

À ses yeux, ceux qui rêvent d’une « échappée par les cabanes » commettent trois erreurs. D’abord « le pouvoir leur fera la chasse si elles ne sont pas insignifiantes ». Ensuite, “l’hypothèse collasologique n’a pas tendance à sous-estimer ce que le capitalisme recèle de capacités d’accommodation dystopiques et qu’il peut nous faire lanterner en enfer pendant encore longtemps. »  Enfin, « le ruralisme du Rojava s’associe à un niveau de vie matériel où l’on fera difficilement revenir des sociétés comme la nôtre, sauf énorme catastrophe – tu me dira que le climat y oeuvre ! »

Une phrase m’a particulièrement interpellée : « je ne crois pas que le capitalisme tombera par un mouvement de fuite continue vers des « communes » (ou des ZAD) qui l’évideraient de sa substance pour le laisser à l’état d’enveloppe creuse bonne à s’affaisser toute seule ». Pour ma part, je pense tout le contraire ! Et je le pense tellement fort que cette idée sera le sujet de mon prochain livre.

Je suis persuadé que Lordon se goure quand il affirme que la fin du capitalisme ne viendra que d’un « affrontement global » et d’une « révolution permanente » des masses. Il se goure aussi, quand il affirme que le capital est une entité « macroscopique » (gigantesque) qui ne pourra être détruit que par une entité « de même échelle et de sens opposé ». Il se goure enfin quand il écrit qu’une « somme de solutions microscopiques ne fait pas une solution macroscopique ».

Pourquoi fait-il fausse route ? D’abord, parce qu’on a déjà essayé Lénine, et que le résultat n’était pas joli-joli. Ensuite parce que, dans la nature, la micro a la capacité de détruire le macro. Nous en avons un exemple flagrant, avec un virus peut tuer un humain, mais aussi avec les insectes xylophages qui peuvent détruire des maisons…

Je suis persuadé que « l’échappée par les cabanes » est notre meilleure voie de salut, pour basculer dans le monde d’après avant que l’effondrement ne nous y entraîne dans un immense fracas. J’avais besoin d’une motivation, d’un coup de pied au c… pour retourner à ma table de travail et débuter un nouveau manuscrit. Et je n’aurais pas pu demander mieux que « Vivre Sans ».

Alors, merci Frédéric Lordon !

Conférence de Lordon sur son livre "Vivre sans ?" organisé par la librairie Libertalia

 

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