L’indicateur de vie heureuse, longue et soutenable : enfin une alternative crédible au PIB

Dans un article paru l’été 2021 dans la revue Social Indicators Research, Renaud Gaucher, Issaka Dialga et Coralie Vennin construisent un nouvel indicateur pour remplacer le Produit Intérieur Brut, aujourd’hui éculé.

Le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs, on lui fait dire ce que l’on veut. Michel Audiard.

Leur création s’intitule “l’indicateur de vie heureuse, longue et soutenable”. Sa philosophie est de remettre la qualité de vie des populations au cœur des politiques publiques.

Renaud Gaucher, chercheur et conférencier, a répondu à mes questions.

chercheur bonheur gaucher

Le meilleur indicateur pour les politiques publiques

Jacques Tiberi (escapethecity: Bonjour Renaud ! Il y a quelques mois, je suis tombé sur un billet de blog dans lequel tu évoquais ton projet d’indicateur de vie heureuse, longue et soutenable. Depuis, l’article que tu as co-rédigé a été validé par un comité d’experts et publié ! Donc félicitations ! Peux-tu nous présenter ta trouvaille ?

Renaud Gaucher : Eh bien, ce que nous expliquons dans cet article scientifique, c’est que le meilleur indicateur pour les politiques publiques répond à une question simple : qu’est-ce qui est réellement important pour moi pour ma vie ? Dit autrement, notre indicateur est centré sur des buts ultimes plutôt que sur des moyens ou des objectifs secondaires.

JT : Avant de se pencher sur l’indicateur, j’ai une question plus générale à poser au statisticien. J’ai l’impression que les chiffres, les courbes, les stats sont devenus l’alpha et l’omega de la gouvernance des entreprises et des États. Par exemple, j’ai l’impression que le gouvernement français gère la crise du COVID comme on gère un accident industriel : les yeux rivés sur des courbes. Alors, j’ai envie de commencer par le commencement et de vous demander : au final, à quoi ça sert un indicateur… et à quoi sert le vôtre ?

RG : Alors, il faut savoir qu’en matière de gouvernance, si on ne chiffre pas, c’est comme si les choses n’existaient pas. Sans chiffre, on ne peut pas évaluer, ni orienter les décisions. Voilà pourquoi il existe énormément d’indicateurs. Selon moi, la meilleure question à se poser pour comprendre comment utiliser ces indicateurs est : « qu’est-ce qui est réellement important pour nous ? » C’est une question qui permet de distinguer les buts ultimes de tout le reste. À cette question, mes co-auteurs (Issaka Dialga et Coralie Vennin) et moi-même répondons vivre une vie heureuse, longue et qui permet aux générations suivantes de vivre une vie aussi heureuse et longue que la nôtre, donc une vie soutenable.

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Indicateur du bonheur

JT : Merci pour cette réponse très éclairante ! Passons au cœur du sujet. Tout d’abord, comment tu définis – en quelques mots – le concept de « vie heureuse, longue et soutenable » ?

RG : ça veut dire ‘vivre une vie qui permet aux générations suivantes de vivre une vie aussi heureuse et longue que la nôtre‘.

JT : La notion de bonheur est donc au cœur de ton indicateur. Mais… Je me souviens d’une citation de Paul Valéry qui m’a marquée. Il disait : ‘La liberté c’est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent, qui demandent plus qu’ils ne répondent‘. Je crois qu’il en va de même avec le bonheur ! Tu ne crains pas qu’on te le reproche ? Le PIB, c’est des chiffres, c’est ‘sérieux’. Le bonheur… c’est pour les poètes !

RG : Pas du tout ! Tout simplement parce que nous définissons le bonheur comme ‘le fait d’aimer la vie que l’on mène’. C’est une définition que propose le professeur Ruut Veenhoven. Elle part du principe que ‘plus une personne aime la vie qu’elle mène, plus elle est heureuse‘. La force de cette définition est qu’elle respecte la liberté de chacun dans ses choix de vie. Avec cette définition, deux personnes peuvent avoir le même degré de bonheur, mais pour des raisons très différentes.

Utilitarisme négatif

JT : Hum… si je comprends bien, avec cette définition un braqueur de banque qui aime son taf peut être aussi heureux que n’importe qui !

RG : Rires. Oui, tout à fait ! Ce n’est pas une définition moralisatrice du bonheur. On ne dit pas aux personnes comment vivre leur vie.

JT : dans ton article tu parles du bonheur et d’utilitarisme négatif. Je n’ai pas bien cerné ce concept. Tu peux éclairer ma lanterne ?

RG : Alors, l’utilitarisme négatif, c’est le fait de considérer qu’il faut réduire la souffrance en priorité, avant d’augmenter le bonheur de personnes déjà heureuses. Notre indicateur reprend le principe de l’utilitarisme négatif. Concrètement : plus une personne se déclare malheureuse, plus sa réponse a du poids dans l’indicateur.

JT : Hum… donc en gros le bonheur des uns ne doit pas cacher (statistiquement) le malheur des autres…

RG : C’est à peu près ça, oui !

Priorité à ceux qui souffrent

JT : Dans ce cas, Peut-on dire que cette idée de « donner la priorité à ceux qui souffrent » est, finalement, le cœur de la philosophie de votre indicateur ?

RG : Oui, sa philosophie c’est « ceux qui souffrent d’abord ». Alors que le PIB, lui, dit plutôt « l’argent d’abord » ou « la croissance d’abord ». Avec mes co-auteurs, on s’est dit qu’on pouvait fonder nos politiques publiques sur autre chose que l’accumulation d’argent.

JT : J’ai l’impression que votre indicateur est un peu inspiré par la philosophie de la décroissance, non ? Pour être plus précis, j’ai l’impression que l’esprit de votre indicateur est de dire : « nous avons atteint un niveau suffisant, arrêter de chercher à l’augmenter ».

RG : Alors… Je ne dirai pas cela. Il y a différents scénarios possibles, dont celui où ceux qui croient en la technologie ont raison, mais le scénario le plus probable aujourd’hui, c’est qu’il faudra arrêter la croissance et vraisemblablement même faire de la décroissance dans les pays riches. Jusqu’ici, on a cru que plus d’argent = plus de confort = plus de bonheur. On sait que cette idée n’est pas tout à fait juste. Je me souviens d’une étude : des chercheurs avaient interrogé des étudiants de l’Illinois aux Etats-Unis et des Massaï du Kenya. Résultat : les Massaï se déclaraient nettement plus heureux. Un indicateur représente un point de vue sur le monde. Passer du PIB à l’indicateur de vie heureuse, longue et soutenable permet de changer de point de vue sur le monde.

Live long & prosper

JT : Alors, je passe à un autre critère de l’indicateur : celui de la « vie longue ». Eh oui, il ne suffit pas de vivre heureux, encore faut-il vivre heureux longtemps ! À partir de quand peut-on dire qu’on a eu une « vie longue » (et prospère, comme dirait Spock!)

RG : Dans notre indicateur, la durée de vie est mesurée par les années potentielles de vie perdues. Les années potentielles de vie perdues sont un indicateur peu connu, mais qui a la caractéristique de donner un surpoids aux morts précoces. Dans cet indicateur, il y a un âge de référence, 70 ans pour l’OCDE. Si une personne meurt à 65 ans, alors il y a 5 années potentielles de vie perdues. Si une personne meurt à 20 ans, alors il y a 50 années potentielles de vie perdues. Cet indicateur oriente les politiques publiques vers la réduction du nombre de morts précoces plutôt que vers l’augmentation de la durée de vie des personnes âgées. Autrement dit, on donne la priorité à la lutte contre les cancers des enfants, les accidents domestiques, les accidents de la route, les suicides et les accidents de travail.

Biocapacité VS consommation

JT : Enfin, dernier critère, la « soutenabilité » de la vie. Le plus écolo. On entend souvent parler de « durable », « éthiquable », « soutenable », et on confond un peu tout. Comment vous définissez la soutenabilité ?

RG : C’est le ratio entre la « biocapacité d’un pays » et « l’empreinte écologique » du pays. Autrement dit, on divise les ressources dont dispose un territoire par la consommation annuelle qu’elle en fait. Si le ratio est inférieur à 1, alors le pays consomme plus de ressources que ce que la nature produit. La biocapacité s’intéresse aussi à la capacité du territoire à absorber les déchets produits par les êtres humains.

JT : Et à partir de quand la vie d’un pays est-elle soutenable ?

RG : On considère qu’un pays est dans une situation soutenable si son ratio de soutenabilité est égal ou supérieur à 1,1.

JT : Vu l’avancée constante du “jour du dépassement“, c’est pas gagné ! En t’écoutant, je me rends compte que la mise en œuvre de ce nouvel indicateur implique de réaliser une révolution totale des mentalités ! Tu as une idée pour y parvenir ?

RG : Eh bien, je n’ai aucun levier à part celui de communiquer sur cet indicateur, en espérant qu’il soit plus sexy que le PIB. Il existe d’autres indicateurs alternatifs comme l’Indicateur de Développement Humain ou le Bonheur National Brut, mais l’IDH n’est pas centré sur les buts ultimes et le BNB ne mesure pas ce qu’il dit mesurer, à savoir le bonheur. Nous pensons que, pour remplacer le PIB, il faut trouver une aspiration positive qui soit plus puissante que l’attrait de l’argent. Je pense que l’idée d’une vie longue, heureuse et soutenable est une aspiration positive puissante. Je pense aussi que l’urgence écologique peut changer la donne. Il y a la recherche de quelque chose qui prenne en compte à la fois la question écologique et le vrai bien-être des gens.

Annexe : Pourquoi le PIB est-il le roi des indicateurs ?

Si le PIB s’est imposé comme l’indicateur phare, c’est parce qu’il est fondé sur « l’attrait de l’argent ». L’argent nous fascine. Selon le psychanalyste Smiley Blanton, c’est à la fois la puissance et la virilité. Selon le psychologue Henry Clay Lindgren, l’argent est une sorte de poudre magique qui permet de résoudre tous les problèmes. En effet, cela va du trésor caché au gagnant du loto ! Bref, le fait que le PIB se soit imposé comme l’indicateur clé du capitalisme montre bien à quel point nos hommes de pouvoir sont de grands enfants, obnubilés par la comparaison de leur taille de kiki.

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