Effondrement : Jared Diamond s’est-il planté ?

Considéré comme le père de la collapsologie, Jared Diamond n’a rien d’un écolo. Sa thèse de l’effondrement se fonde sur une analyse démographique pro-occident, des dénis historiques et une vision libérale du monde. Et pourtant, son œuvre reste essentielle. Voici pourquoi. 

Le livre Collapse (effondrement en Français) de Jared Diamond est un best-seller mondial paru en 2005. Le bio-géographe y explique l’effondrement des grandes civilisations (mayas, pascuane, romaine, vikings…) par l’accumulation d’une crise environnementale et d’une crise démographique.

Ecocide + surpopulation = collapse

Diamond définit l’effondrement comme la diminution drastique de la population et de la complexité de la société.

Cet essai a connu un retentissement international. Pourtant, il pompe allègrement les grands historiens des civilisations (Ellsworth Huntington, Arnold Toynbee, Fernand Braudel) sans jamais les citer.

Il est aussi bourré d’approximations, de confusions, de comparaisons capilotractées (entre le Montana et le Groenland par exemple).

Mais, surtout, son concept d’écocide, clé de voûte du livre, est l’expression d’une vision du monde occidentalo-centriste et néo-libérale (voire néo-malthusianniste). Une vision très critiquable et très critiquée.

Lire aussi : À quoi ressemble un collapse ? L’exemple de l’effondrement de l’URSS

Avec « l’écocide », Diamond invente le révisionnisme écologique

La notion d’écocide est le cœur de la thèse de Diamond. Il la définit – grosso modo – comme une déconnexion entre nature et culture, qui aurait conduit des civilisations complexes au bord de l’extinction.

Voici ce qu’écrit Diamond : « la croissance de la population forçait les gens à adopter des moyens intensifs de production agricole dans le but de nourrir le nombre croissant de bouches. Des pratiques non soutenables entraînaient des dommages portés à l’environnement. (…) En fin de compte, la population déclinait du fait de la famine, de la guerre ou des maladies, et la société perdait une part de la complexité politique, économique et culturelle qu’elle avait développée à son apogée. »

Problème : pour l’anthropologue Benny Peiser, cette thèse maquille sous le concept « d’écocide » les vrais génocides commis par les blancs sur l’île de Pâques ou chez les Mayas. Pour Peiser, il ne s’agit pas « d’effondrements », mais plutôt de destructions dues à la colonisation.

Elle va jusqu’à dénoncer une forme de « révisionnisme écologique » basé sur des chiffres traficotés.

Dans leur livre Questioning Collapse (2010), Patricia McAnany et Norman Yoffee (deux anthropologues à Cambridge) démontent point par point les analyses de Jared Diamond. Ils révèlent aussi que plusieurs statistiques diffèrent de celles recensées par la monumentale Histoire des agricultures du monde de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart. Ils pointent aussi que les calculs du géographe contredisent les modèles démographiques de base. Ouch !

Jared Diamond xénophobe ?

Puisque la surpopulation serait la principale cause des problèmes écologiques des pays, Diamond se penche sur la question de l’immigration. C’est là que son analyse dévie progressivement vers l’idée que, par exemple, l’immigration latino serait la principale cause de la surpopulation en Californie. Évidemment, ce n’est pas aussi clairement dit. L’auteur préfère parler de « transferts de gens du tiers-monde vers le monde développé ». Mais, en fin de compte, personne n’est dupe. 

Il faut savoir que cette analyse a conduit Paul Watson (ancien fondateur de Greenpeace, et leader de Sea Shepherd) à fonder le mouvement Sierrans for US Population Stabilization. Leur mot d’ordre : arrêter l’immigration devrait devenir la revendication prioritaire du mouvement écologiste américain !!!

Autre exemple : dans un chapitre, Diamond se demande comment réduire la population de l’Australie de moitié le plus vite possible. Sa solution ? Fermer la porte aux chinois, devenus la troisième source d’immigration légale en Australie.

Si l’on étend le raisonnement, on comprend que, pour Diamond, la menace d’effondrement est essentiellement imputable… aux pays en développement. Le Sud est son bouc émissaire.

Ces populations du Sud sont présentées comme des parasites qui mendient des ressources auprès des pays développés. Alors que l’histoire contemporaine a démontré que le Nord a financé son développement en pillant les ressources des pays du Sud.

On a vraiment l’impression que la crise climatique n’est pas la conséquence du mode de vie en Occident et en Asie, mais de la surpopulation en Afrique et Amérique du Sud. Ce n’est jamais dit comme cela, mais c’est ce vers quoi cette logique nous conduit. C’est ainsi que j’interprète certaines phrases, telles que : « les gens à bas impact sont en train de devenir des gens à haut impact. »

On comprend mieux pourquoi Nicolas Sarkozy a affirmé être fasciné par « l’excellent livre de Jared Diamond « , comme il le disait lui-même lors de la plupart des conférences sur le Grenelle de l’environnement.

Malthus, le retour !

Lorsqu’il parle d’alimentation, le géographe évoque le problème majeur de la distribution, oubliant totalement les conséquences de leur mode de production. Un aveuglement total sur la façon dont l’agrobusiness détruit l’agriculture. À ses yeux, l’agro-industrie ne pose aucun souci. Sidérant.

Le néo-malthusiannisme de Diamond pose aussi une question de valeurs. En effet, on retrouve dans son texte les termes exacts du « principe de population » de Malthus, qui a prévalu durant le XIXe siècle et selon lequel mieux vaut laisser mourir les nécessiteux plutôt que les aider.

Sa solution à l’effondrement ? Le planning familial ! On croit entendre la fameuse phrase choc de Pascal Sevran, qui écrivait dans Le privilège des Jonquilles (2005): « la bite des noirs est responsable de la famine en Afrique ».

Myopie néo-libérale

Plutôt que des « droits à polluer » pour le Nord, il faudrait imposer aux pays du Sud des « droits à procréer ».

Ces exemples démontrent que Diamond s’avère incapable à remettre en question les principaux traits de sa propre culture.

Il semble considérer le capitalisme comme inéluctable.

Jamais il ne remet en cause l’autorégulation magique du marché. Comment expliquer cet aveuglement ? Peut-être dans le parti pris idéologique de l’auteur en faveur d’une « propriété privée des ressources naturelles » (et non de leur mise en commun et de leur gratuité).

Oui, Diamond est un partisan de la tragédie des communs. Une théorie de Garrett Hardin, selon laquelle la marchandisation d’une ressource naturelle est la façon la plus optimale de la gérer. Une théorie aujourd’hui totalement anéantie par de nombreux travaux de recherche.

Bref, Jared Diamond pense les problèmes écologiques comme un néolibéral.

La monumentale erreur de Diamond est de croire que nous pourrions sauver la civilisation… en faisant confiance à des multinationales du pétrole comme Chevron, dont il fait un portrait panégyrique.

Autre exemple : pour Diamond, la réforme en profondeur de notre modèle agricole passe par une évolution des consommateurs de McDonald, poussant la firme à proposer des produits bio, plus sains, etc… Quel optimisme béat !

Il épargne aussi les sociétés pétrolières, comme Chevron en Papouasie-Nouvelle
Guinée qui a su remarquablement protéger l’environnement et notamment les oiseaux.

Pourquoi Jared Diamond s’est planté

Les historiens ont démontré que la formule de l’effondrement des civilisations n’est pas celle avancée par Jared Diamond (écocide + surpopulation). Il s’agirait plutôt d’un cumul de crises politique et agricole.

Ainsi, la société de l’île de Pâques – les Rapa Nui – ne s’est pas auto-détruite à force de construire des statues. Elle aurait plutôt été victime d’une prolifération de rats qui auraient dévoré les graines des arbres, sur fond de guerre des clans.

De même, l’empire khmer, qui dominait la péninsule indochinoise entre 802 et 1430, n’a pas disparu à force de déforestation. Il s’agirait plutôt d’un problème d’irrigation des terres cultivées, cumulé avec des attaques extérieures et des luttes de pouvoir internes.

Quant aux Assyriens (du IXe au VIIe siècle avant J.-C), une étude de 2019 montre que leur chute est due à une sécheresse persistante auxquelles s’ajoutent des crises politiques internes.

Enfin, la chute de l’Empire maya – qui a fait l’objet d’un grand nombre d’hypothèses – aurait aussi été causé par une sécheresse, selon une récente étude publiée dans la revue Science. Cette crise agricole aurait poussé les populations à l’exode et disloqué l’empire.

Vous noterez que la surpopulation, facteur clé de l’analyse de Jared Diamond, est absente de tous ces scénarios.

Jared Diamond : éco-facho… 

Diamond commet-il une erreur en surestimant le facteur démographique ? Certainement.

Se fourre-t-il le doigt dans l’œil, quand il nie l’impact majeur de l’industrialisation et du mode de vie occidental sur l’environnement ? Evidemment.

Diamond a tord de dire que « une Terre à 10 milliards d’habitant, c’est du suicide !« . Cette question démographique est une manière de cacher la réalité. Celle de l’accaparement des ressources mondiales par une poignée de nantis. Diamond oublie que la crise environnementale n’est pas vraiment due à la surpopulation des pays pauvres. Mais à un mode de vie destructeur des écosystèmes naturels. Autrement dit, à la boulimie des riches !

Sa vision américano-centrée et libérale l’empêche de remettre en question la logique capitaliste.

ou visionnaire ?

Pour autant, il serait dommage de jeter Collapse à la poubelle. Certaines analyses méritent en effet d’être retenues.

1-« Le monde est un polder » . Que l’on soit riche ou pauvre, on est tous dans le même bateau. Oui, polluer est aussi grave que l’on soit riche ou pauvre. Oui, prendre l’avion a un impact désastreux, que l’on soit petit salarié ou grand patron. Il faut donc s’attaquer à ce comportement tous azimuts. Et pas chercher des causes sociales ou démographiques pures. 

2-Lorsque des millions d’Indiens et de Chinois deviendront des consommateurs « à l’occidentale », nous serons très proches de l’effondrement.

3-Face à l’effondrement, deux types de solutions s’offrent aux populations. Les solutions politiques par le haut. Et les solutions populaires par le bas, à l’échelle de communautés villageoises. Bref, face à l’immobilisme des Etats, l’alternative est bien de transformer le pays en ZADs !

4-Une des premières raisons de l’emballement mortifère des civilisations est le passage d’une vision cyclique du temps (saisons…) à une vision linéaire (vers le futur et au-delàààà). C’est le capitalisme qui provoque le passage d’un mode de vie fondé sur les cycles de la nature, à un mode de vie orienté vers les objectifs de croissance. Un objectif non-durable.

Ces quatre idées ne sont pas tout à fait des inventions de Diamond. Mais il a eu le mérite de les réunir en un seul ouvrage qui inspire, malgré ses défauts et ses biais, une génération de catastrophistes éclairés.

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