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Comment faciliter l’entraide ? Les réponses de Pablo Servigne

Comment faciliter l'entraide ?
@Pablo Servigne

« Pour favoriser l’entraide, il faut créer un récit commun, un sentiment d’appartenance, et faire passer au vert tous les feux qui favorisent le lien ». Entretien avec Pablo Servigne suite à la conférence “L’entraide en temps de crise : une nécessité”, à Clermont-Ferrand en mai 2023.

YGGDRASIL
Bonjour Pablo ! Quelle joie de te retrouver ! Tu te fais rare depuis quelque temps dans les médias et encore plus en conférence… J’ai cru comprendre que tu reviens d’un grand voyage en famille, vers tes origines… Peux-tu nous en dire plus sur ces mois écoulés et quelle est ta météo intérieure depuis ton retour ?

PABLO SERVIGNE
Bonjour Lyse ! Bonjour à toutes et à tous ! Effectivement, j’essaie de limiter les médias au strict minimum, pour me consacrer à mes recherches et pour pouvoir laisser aussi d’autres figures émerger.

En 2021, j’ai fait une sorte d’épuisement, à la fin de l’aventure Yggdrasil, et depuis je tente de remonter la pente.

J’ai effectivement renoué avec la Colombie, le pays de ma maman, cela faisait 30 ans que je n’y avais pas mis les pieds !

Aujourd’hui, ça va mieux, je me sens en connexion avec ce que je fais, et encore un peu plus avec le vivant (quel chemin !)… et plutôt bien avec les désormais éternelles montagnes russes d’émotions.

Lire aussi : Comment choisir qui doit mourir quand tout le monde ne peut pas vivre ? Par Pablo Servigne

Y • A la demande d’une assurance mutualiste, tu as donc repris ton bâton d’apôtre (clin d’oeil aux ami.e.s de Bandes Détournées, rires) pour diffuser une parole opti-réaliste autour du sujet de l’entraide et on en a bien besoin par ces temps incertains… C’était un “one shot” ou tu nous réserves d’autres moments tels que celui-ci ?

PS • C’est vrai que j’ai eu du mal à revenir faire des conférences en public. J’avais arrêté en 2019 et j’ai finalement repris en 2022, très doucement, en partie en partenariat avec la MAIF car ils ont la puissance d’organiser des évenements gratuits grand public et d’attirer de nouvelles personnes. Je fais peu de dates avec eux, et uniquement sur le sujet de l’entraide (ils sont au carrefour entre catastrophes et entraide !).

Je fais aussi d’autres rares interventions sur les crises systémiques pour former les fonctionnaires territoriaux. J’ai vraiment ralenti le rythme épuisant des tournées. Je ne veux pas avoir les mêmes problèmes que Stromae ! [rires]

Y • Dans cette conférence intitulée “L’entraide en temps de crise, une nécessité”, tu fais référence à Pierre Kropotkine et son ouvrage L’Entr’aide, un facteur de l’évolution. Par contre, entendre le nom de Darwin est plutôt étonnant étant donné que beaucoup ont retenu ses travaux sur l’évolution de l’espèce et la loi du plus fort… On nous aurait donc menti ? [rires]

PS • Oui, bien sûr ! C’est terrible la réputation qu’on a taillé à Darwin. Il est une référence incontournable pour qui s’intéresse au vivant. Ses écrits et ses intuitions sont extraordinaires, et c’est un bonheur de le lire.

Ses propos ont été interpretés et déformés par son époque, l’angleterre victorienne, qui cherchait des justifications biologiques au capitalisme naissant.

Mais Darwin n’a jamais parlé de la loi du plus fort ! Il parlait de l’adaptation des organismes vivants à leur milieu, et il décrivait aussi beaucoup des manières que ces organismes ont de s’associer pour survivre.

Y • Autres auteurs cités, cette fois-ci opposés dans leur concepts : Rousseau et Hobbes. En simplifiant, pour Rousseau, l’être humain naît naturellement bon et la société le pervertit alors que selon Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme » et seule la cité peut l’extraire de ses pulsions égoïstes… Au regard de ce qui se passe dans nos civilisations dites modernes, serais-tu plutôt rousseauiste, hobbesien ou un peu des deux ? Et pourquoi ?

PS • La réponse est évidemment les deux. Mais ce sont deux archétypes opposés, des fables. Les humains naissent en réalité avec d’incroyables capacités d’apprentissage (ni bonnes ni mauvaises), mais avec une forte tendance à la socialité.

On peut ensuite leur apprendre à faire n’importe quoi, par exemple tuer en masse. Ce sera très dur, mais certains vont y arriver ! Car cela va à l’encontre de leurs capacités naturelles.

A l’inverse, il est beaucoup plus facile et spontané de stimuler nos capacités prosociales (par les normes sociales et les institutions). Et ça peut donner des merveilles.

Y • Selon toi, les sentiments de sécurité, de confiance et d’équité au sein d’un groupe favorise les comportements d’entraide… Etant donné qu’on est souvent en mode « oursin » (méfiant) avec des personnes inconnues, l’entraide ne serait donc pas spontanée dans nos contrées du moins, tant que “tout va bien”…  Quels seraient les moyens pour faciliter, développer l’entraide en-dehors des situations d’urgence ou de catastrophe ?

PS • C’est toute la question ! Dans nos sociétés, il y a plein de gens que nous ne connaissons pas, mais ces inconnus sont inclus, font aussi partie, comme nous, de plus grands groupes : la Nation, l’Europe, les humains, etc. Un emboitement d’appartenances en poupées russes, chacune avec ses récits et ses règles.

Le fait de coopérer avec un inconnu dans la rue, en France par exemple, est dû au fait qu’on fait partie de la même membrane « France » et qu’on se sent en sécurité, et quelque part en équité aussi, puisque tout le monde est supposé respecter les mêmes lois (et normes sociales).

L’entraide est donc possible entre inconnus. C’est moins évident, par exemple, si vous allez avec votre sac Quechua et sans tatouages au Salvador dans une zone où les gangs « tiennent » les règles…

Ainsi, pour favoriser l’entraide, il faut compter sur notre capacité spontanée (si catastrophe ou pas), puis stabiliser ces tendances en ajoutant des « règles » au groupe : récompenser les altruistes, punir les tricheurs, stimuler la réputation, et plus largement installer des normes sociales et des institutions prosociales (et non compétitives et antisociales, comme c’est le cas actuellement avec le capitalisme).

Il faut créer un récit commun, un sentiment d’appartenance, et faire passer au vert tous les feux qui favorisent le lien (confiance, équité, sécurité).

Du mode oursin à la cohésion
@Pablo Servigne

Y • Au cours de tes voyages parmi les humain.e.s, as-tu constaté des différences culturelles dans d’autres pays, continents où l’entraide est un élan plus naturel ?

PS • Les pays latinos sont connus (et cela a été mesuré) pour être plus sympas et généreux (lorsque par exemple quelqu’un a besoin d’aide dans la rue).

Il a été montré aussi que les classes sociales supérieures ont une tendance à la fermeture et l’égoïsme par rapport aux classes inférieures qui galèrent et pour qui l’entraide est vitale.

Mais personnellement je n’ai pas assez d’expériences pour arriver à en déduire des principes… En tout cas, partout sur Terre il y a beaucoup de gens sympas, magnifiques et spontanément généreux. Savoir cela n’empêche pas de se méfier, car partout il y aura des tricheurs et des comportements antisociaux.

Y • Je remarque que les enfants qui vont dans des écoles dites alternatives semblent plus empathiques, plus respectueux envers leurs semblables, beaucoup moins sujets à la compétition… Nos méthodes d’enseignement auraient donc une influence sur nos fonctionnements plus ou moins égoïstes ?

PS • Bien sûr ! C’est ça le drame. L’école de la République est fondée sur l’apprentissage de la hiérarchie et de la compétition. D’ailleurs, comment appelle-t-on l’entraide à l’école ? La triche ! A l’examen, il faut se débrouiller seul et être le meilleur, c’est ça qu’on apprend. C’est très violent pour un enfant de se retrouver réduit à un chiffre.

Plus largement, depuis l’après guerre, l’idéologie néolibérale enseigne que la vie sociale n’est qu’une pauvre somme des vies individuelles et que la société n’existe pas vraiment. Seul compte le profit personnel et le fait d’écraser l’autre pour gagner la course à l’échalote.

Cette idéologie est rentrée au plus profond de nos institutions et sont très corrosives pour la cohésion sociale. C’est une catastrophe.

Y • Un grand merci du coeur Pablo pour ta disponibilité ! Afin de satisfaire la curiosité de nos abonné.e.s, peux-tu nous dire quelle sera ton actu pour les mois à venir ?

PS • Il y a la parution si tout va bien d’un livre sur les peurs (qui libèrent) à la rentrée, suivie de quelques interventions médias j’imagine… et de quelques rares conférences, dont une au Festival International de géographie de Saint-Dié-des-Vosges [sur le thème “Urgences”, du 29 septembre au 1er octobre, ndlr} et trois sur l’entraide avec la MAIF [dont le 12 octobre, à Ramonville (31), ndlr].

Merci Lyse, et merci à toute l’équipe d’Yggdrasil ! Ravi de voir que le mythique magazine continue sous une autre forme !

L'entraide ou des liens qui libèrent
@Lyse Hebert

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