crise au liban

L’effondrement du Liban : crash-test du collapse ?

Depuis 2018, le Liban sombre peu à peu dans l’effondrement. Comme pour un crash-test, nous avons reconstitué le fil de la crise, pour mieux comprendre mécanismes d’un collapse qui pourrait bientôt toucher la France.

Surendettement, état en faillite, corruption, hyperinflation, pénuries et manifs… le Liban s’enfonce dans une crise sans précédent qui prend sérieusement des airs d’effondrement. Nous en démontons la mécanique, histoire de nous faire une idée de ce qui nous attend peut-être.

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Rappel : c’est quoi le collapse ?

Dans un précédent article (Le Covid-19, super-accélérateur de l’effondrement), nous expliquions qu’une société techno-industrielle tenait sur 4 piliers d’argiles, dont l’écroulement provoque le « collapse ». Ces 4 piliers sont :

  • Les ressources naturelles (climat, biodiversité, agriculture, réserves d’énergies fossiles…)
  • L’économie financière (ou « capitalisme financier »)
  • L’État de droit (qui protège le citoyen de la loi du plus fort)
  • Les réseaux de distribution (eau, électricité, essence, transports, retrait des déchets, commerces de proximité, réseau hospitalier…).

Notre analyse reprendra ce schéma.

Symptômes

Nous avons compulsé plusieurs dizaines d’articles sur la crise libanaise, afin d’en déterminer les principaux symptômes. Voyez ça comme la reconstitution d’une scène de crime.

1-Les ressources naturelles : un pays totalement dépendant des importations

Le Liban n’a ni pétrole, ni agriculture intensive, ni industrie. Il a fait sa richesse en devenant « la Suisse du Moyen-Orient » : un paradis bancaire qui attire les capitaux étrangers.

Le pays importe 85 % de ses besoins alimentaires et d’équipement. Des importations qui se monnayent en dollars.

Or, l’emballement de la dette publique (qui atteint 166 % du PIB) a provoqué, en 2018, une chute brutale de la valeur de la Livre libanaise… justement indexée sur le dollar. Ce crash a provoqué une hyperinflation : les prix ont doublé voire triplé en quelques semaines. Conséquence : la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté.

2-L’économie financière : l’implosion du système bancaire

À l’instant où les agences de notation ont dégradé la note du Liban, les banques privées ont cessé de prêter aux PME, plaçant la moitié d’entre-elles face à un risque de faillite. Puis, les banques ont illégalement et secrètement transféré des milliards de dollars vers la Suisse.

La crisé économique s’est alors muée en crise sociale : récession (-14 %) et chômage de masse (40 % de la population) ont conduit à d’immenses manifestations.

Face à la catastrophe, le FMI offrit une aide en échange de réformes structurelles. Mais les négociations du plan d’aide du FMI sont encore bloquées.

D’abord, le FMI exige une politique d’austérité budgétaire hautement impopulaire, fondée sur la création de nouvelles taxes « sur les pauvres », comme la hausse des impôts sur l’essence, ou la création d’une taxe sur l’utilisation de WhatsApp.

Ensuite, les banquiers s’opposent à un plan de « restructuration de la dette », c’est-à-dire l’effacement d’une partie des créances, qui ne leur seraient pas remboursées.

La controverse : selon Georges Corm – économiste et ancien Ministre des Finances du Liban entre 1998 à 2003, aujourd’hui professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth – la crise économique libanaise  est le résultat d’un détournement du système bancaire organisé par le clan Hariri (au gouvernement au début des années 2000), “couvert par Jacques Chirac et l’Arabie saoudite“.  Depuis, le Liban aurait viré à la “bancocratie de type maffieux avec des relations incestueuses entre les banques et les dirigeants communautaires du pays“. Une thèse confirmée par Henri Chaoul, ancien conseiller du ministre des Finances libanais.

3-L’État de droit : corruption à tous les étages et violences policières 

L’État libanais est gangrené par la corruption. Voici plus de 10 ans que la comptabilité de l’État est tenue secrète : nul ne sait comment est dépensé l’argent public.

Selon certains économistes libanais, comme Jad Chaaban, les hommes d’affaires ont noyauté l’appareil d’État. « Un député, qui a fait fortune dans l’immobilier, fera tout pour que son secteur ne soit pas trop imposé. Les intérêts privés l’emportent sur l’intérêt général ». Conséquence : les riches ne paient pas d’impôts, et les moins aisés sont les plus imposés.

Autre scandale : la création de plusieurs milliers d’emplois fictifs dans la fonction publique. Un outil pour acheter la paix civile. Sur ce sujet, le Parlement a été réuni pour examiner un projet de loi. Sans suite.

Par contre, face aux manifestants, les forces de l’ordre ont rapidement été déployées. Les grévistes ont été reçu par des tirs de gaz lacrymogènes. Depuis, les heurts entre manifestants et les militaires se font de plus en plus violents, jusqu’à des affrontements qui feront plus de 300 blessés. Pendant ce temps, des gardes du corps d’un ancien député ont tiré sur la foule à Tripoli.

En parallèle, le Président libanais a vivement rappelé à l’ordre les médias, dont il accuse les reportages de miner l’image du pays à l’étranger.

Le 4 août 2020, la négligence des forces de l’ordre et de l’Etat libanais a conduit à l’explosion de milliers des tonnes de produits chimiques dangereux, stockés depuis des années sans contrôle, dans des silos du port de Beyrouth… et ce malgré les récentes mises en gardes journalistes.  

4-Les réseaux de distribution tombent en miettes

La déliquescence des infrastructures libanaises n’est pas une nouveauté : le pays est connu pour la faiblesse de l’investissement public.

Ainsi, selon un rapport du cabinet McKinsey, le réseau électrique libanais serait le 4è plus déficient au monde. Les libanais sont habitués aux nombreuses coupures d’électricité : le réseau n’étant pas entretenu, ils doivent payer des générateurs de quartier au fioul pour pallier aux coupures. Mais, au printemps 2020, le mauvais temps et le risque de pénurie de fioul ont mis à mal les centrales électriques locales. Le système est au bord du krach.

Mêmes dangers pour l’eau potable : pour s’approvisionner, les Libanais doivent faire appel à citernes et des fournisseurs privés qui pallient aux pénuries, notamment en été. L’eau a été progressivement privatisée, laissant craindre le pire en cas de sécheresse ou de crise sociale… comme aujourd’hui.

Quant aux supermarchés, il ont été dévalisés en 24 heures, à la suite d’un rush d’achats-panique en prévision du confinement. Le risque d’émeutes de la faim ne peut donc être exclu dans les grandes villes.

Aujourd’hui, la résilience alimentaire du Liban dépend d’initiative jusqu’alors confidentielles, comme celle de Serge qui s’est engagé depuis 5 ans à créé un réseau de semences libres et reproductibles : le projet Buzuruna Juzuruna (traduire : “nos semences sont nos racines”). Voici leur histoire.

Les catastrophes naturelles s’en mêlent : en automne 2019, des centaines d’incendie se sont déclarés dans les forêts du pays, à cause d’une sécheresse exceptionnelle. Mais les autorités n’ont pas eu les moyens de prévenir les risques, ni d’envoyer des hélicoptères-canadairs… faute de maintenance. Heureusement la pluie a étouffé les feux.

Pour tout comprendre aux problématiques géopolitiques qui s’ajoutent à ces difficultés économiques, voici le dessous des cartes.

C’est ça qui nous attend, en France ?

Tant que l’Euro reste notre monnaie, le « scénario à la libanaise » peut être écarté.

En effet, la clé de la crise est ici l’hyperinflation, qui immobilise l’économie et asphyxie financièrement la population. Or, l’euro est un excellent rempart contre l’hyperinflation.

Dis, comment ça marche l’hyperinflation ? Alors, c’est simple : imaginez que vous avez 100 € dans votre porte monnaie. Mais un pote vous prévient que, demain, tous les prix seront multipliés par 2. Vous n’allez pas garder ces 100 euros en cash ! Puisque demain il ne vaudront plus que 50 ! Alors vous investissez dans un bien, vous achetez n’importe quoi qui soit utile (pâtes, clopes, or…) ! Mais si tout le monde fait comme vous, la demande explose… et les prix augmentent. Et bim, l’inflation s’auto-alimente. À partir de là, cela devient un gros bordel hyperinflationniste. Cas pratique : l’Allemagne de 1923. Conséquence : Hitler.

Ensuite, nos infrastructures restent de bonne qualité, notamment s’agissant de l’électricité.

De plus, nous n’importons « que » 60 % de nos consommations… Ce qui est déjà beaucoup.

Enfin, selon le classement de Transparency International, l’appareil d’État français n’est pas (encore) aussi corrompu que celui du Liban.

Pour autant, il suffirait de pas grand-chose pour que tout cela ne s’effrite.

Tous les ingrédients sont déjà dans la marmite : austérité budgétaire perpétuelle, hausse de la dette publique (100 % du PIB), distensions entre les États du Nord et du Sud, omniprésence des lobbies privés dans les lieux de décision publique, fiscalité inéquitable, hausse des importations alimentaires

De là à dire que la France est une bombe à retardement, il n’y a qu’un reconfinement ?